• La Russie, la Chine et l’Iran redessinent la carte énergétique

    La Russie, la Chine et l’Iran redessinent la carte énergétique

     

    L’inauguration du pipeline Dauletabad-Sarakhs-Khangiran[1], mercredi dernier, reliant la région iranienne du nord de la Caspienne au vaste champ gazier du Turkménistan n’a peut-être pas été remarquée dans la cacophonie des médias occidentaux, selon lesquels c’est « apocalypse now » pour le régime islamique à Téhéran. 

    Asia Times Online, le 12 janvier 2010
    article original : "Russia, China, Iran redraw energy map"

    source : http://www.alterinfo.net/La-Russie,-la-Chine-et-l-Iran-redessinent-la-carte-energetique_a41336.html

    M K Bhadrakumar
    Mardi 12 Janvier 2010

     

     

    C
    et événement envoie des messages forts pour la sécurité régionale. En l’espace de trois semaines, le Turkménistan a confié la totalité de ses exportations de gaz à la Chine, à la Russie et à l’Iran. Ce pays n’a aucun besoin urgent des pipelines dont les Etats-Unis et l’Union Européenne ont fait la promotion. Percevons-nous les notes lointaines d’une symphonie russo-sino-iranienne ?

    Le pipeline turkmène-iranien de 182 kilomètres démarre modestement avec le pompage de 8 milliards de mètres cubes (Mm3) de gaz turkmène. Mais sa capacité annuelle est de 20 Mm3 et cela répondrait aux besoins énergétiques de la région iranienne de la Caspienne et permettrait ainsi à l’Iran de libérer pour l’exportation sa propre production de gaz dans ses champs gaziers méridionaux. L’intérêt mutuel est parfait : Achgabat obtient un marché garanti auprès de son voisin ; le nord de l’Iran peut consommer sans crainte de pénuries hivernales ; Téhéran peut générer plus de surplus pour l’exportation ; le Turkménistan peut rechercher des routes de transit vers le marché mondial via l’Iran ; et l’Iran peut aspirer à tirer avantage de son emplacement géographique excellent, comme hub [nœud gazier] pour les exportations turkmènes.

    Nous assistons à un nouveau modèle de coopération énergétique au niveau régional qui se passe des majors pétrolières. La Russie prend traditionnellement la tête. La Chine et l’Iran suivent l’exemple. La Russie, l’Iran et le Turkménistan détiennent respectivement la première, la deuxième et la quatrième réserves mondiales de gaz. Et la Chine sera le consommateur par excellence dans ce siècle. Cette affaire a des conséquences profondes pour la stratégie mondiale des Etats-Unis.

    Le pipeline turkmène-iranien nargue la politique iranienne des Etats-Unis. Les Etats-Unis menacent l’Iran de nouvelles sanctions et prétend que Téhéran est de « plus en plus isolé ». Mais l’avion présidentiel de Mahmoud Ahmadinejad s’envole pour une tournée en Asie Centrale, il atterrit à Achgabat, où son homologue turkmène, Gurbanguly Berdymukhammedov, lui déroule le tapis rouge, et, un nouvel axe émerge. La diplomatie coercitive de Washington n’a pas marché. Le Turkménistan, avec un produit national brut de 18,3 milliards de dollars (env. 12,7 Mds €), a défié l’unique superpuissance (PNB US = 14.200 milliards de dollars) – et, pire encore, il s’arrange pour que cela ressemble à de la routine.

    Il y a également des intrigues secondaires. Téhéran soutient avoir passé un accord avec Ankara pour transporter le gaz turkmène vers la Turquie via le pipeline existant de 2.577 km reliant Tabriz, au nord-ouest de l’Iran, à Ankara. En effet, l’orientation de la diplomatie turque en matière de politique étrangère est indépendante. La Turquie aspire également à être un hub pour les approvisionnements énergétiques de l’Europe. Il se pourrait bien que l’Europe soit en train de perdre la bataille pour établir un accès direct à la Caspienne.

    Deuxièmement, la Russie ne semble pas perturbée par la Chine qui pompe l’énergie de l’Asie Centrale. Les besoins européens en matière d’importation énergétique depuis la Russie ont chuté et les pays producteurs d’Asie Centrale se tournent vers le marché chinois. Pour les Russes, les importations chinoises ne devraient pas priver la Russie d’énergie (pour sa consommation intérieure et ses exportations). La Russie a établi une présence suffisamment profonde dans le secteur de l’énergie en Asie Centrale et dans la Caspienne, pour s’assurer qu’elle n’est confrontée à aucune pénurie d’énergie.

    Ce qui importe le plus pour la Russie est que son rôle dominant en tant que fournisseur d’énergie numéro un de l’Europe ne soit pas diminué. Tant que les pays d’Asie Centrale n’ont aucun besoin actuel pour de nouveaux pipelines trans-Caspienne, soutenus par les Etats-Unis, la Russie est satisfaite.

    Durant sa récente visite à Achgabat, le président russe, Dimitri Medvedev, a normalisé les liens énergétiques russo-turkmènes. La restauration des liens avec le Turkménistan est un progrès majeur pour les deux pays. Un, une relation gelée est en train de se réchauffer à vitesse grand V, dans laquelle le Turkménistan maintiendra un approvisionnement annuel de 30 Mm3 à la Russie. Deux, pour citer Medvedev, « Pour la première fois de l’histoire des relations russo-turkmènes, les fournitures de gaz s’effectueront sur la base d’une formule de prix qui est absolument en ligne avec les conditions du marché du gaz européen ». Les commentateurs russes disent que Gazprom trouvera qu’il n’est pas profitable d’acheter le gaz turkmène et, si Moscou a choisi de payer un prix élevé, c’est avant tout à cause de sa détermination à ne pas laisser de gaz qui puisse être écoulé dans des pipelines alternatifs, par-dessus tout dans le projet Nabucco soutenu par les Etats-Unis.

    Troisièmement, contrairement à la propagande occidentale, Achgabat ne considère pas le pipeline chinois comme un substitut à Gazprom. La politique de fixation des prix par la Russie assure qu’Achgabat voit Gazprom comme un client irremplaçable. Le prix à l’exportation du gaz devant être vendu à la Chine est toujours en cours de négociation et le prix convenu ne peut tout simplement pas s’aligner sur l’offre russe.

    Quatrièmement, la Russie et le Turkménistan ont réitéré leur engagement au Pipeline Côtier de la Caspienne (qui courra le long de la côte est de la Caspienne en direction de la Russie) avec une capacité de 30 Mm3. Evidemment, la Russie espère collecter du gaz supplémentaire d’Asie Centrale et du Turkménistan (et du Kazakhstan).

    Cinquièmement, Moscou et Achgabat ont convenu de construire ensemble un pipeline raccordant tout le gaz turkmène à un unique réseau afin que les pipelines conduisant vers la Russie, l’Iran et la Chine puissent pomper le gaz depuis tous les champs gaziers.

    En effet, contre cette toile de fond qu’est l’intensification de la poussée des Etats-Unis en direction de l’Asie Centrale, la visite de Medvedev à Achgabat a un impact sur la sécurité régionale. Lors de la conférence de presse conjointe avec Medvedev, Berdymukhammedov a déclaré que les vues du Turkménistan et de la Russie sur le processus régional, en particulier en Asie Centrale et la région de la Caspienne, étaient généralement les mêmes. Il a souligné que les deux pays partageaient la vision que la sécurité de l’un ne peut être résolue aux dépens de l’autre. Medvedev a convenu qu’il y avait similarité ou unanimité entre les deux pays sur les questions liées à la sécurité, et il a confirmé qu’ils étaient prêts à travailler ensemble.

    La diplomatie des pipelines des Etats-Unis dans la Caspienne, qui s’est efforcée de contourner la Russie, écarter la Chine et isoler l’Iran, a sombré. La Russie projette désormais de doubler sa consommation de gaz azerbaïdjanais, réduisant ainsi un peu plus la capacité des Occidentaux à retenir Bakou comme fournisseur pour Nabucco. En tandem avec la Russie, l’Iran apparaît également comme un consommateur de gaz azerbaïdjanais. En décembre, l’Azerbaïdjan a signé un accord pour livrer du gaz à l’Iran à travers le pipeline de 1.400 km Kazi-Magomed-Astara.

    Le « tableau d’ensemble » est que les pipelines russes, South Stream et North Stream, qui fourniront du gaz à l’Europe du Nord et à l’Europe du Sud, ont atteint une vitesse irréversible. Les obstacles pour North Stream ont été levés, alors que le Danemark (en octobre), la Finlande et la Suède (en novembre), l’Allemagne (en Décembre) ont approuvé ce projet sur l’angle environnemental. La construction de ce pipeline commencera au printemps.

    Ce pipeline de 12 milliards de dollars, construit conjointement par Gazprom, les Allemands E.ON Ruhrgas et BASF-Wintershall, ainsi que la firme de transport de gaz néerlandaise Gasunie, évite les routes de transit de l’ère soviétique, qui passaient par l’Ukraine, la Pologne et la Biélorussie, et suivra un itinéraire depuis le port de Vyborg au Nord-Ouest de la Russie vers le port allemand de Greifswald, le long d’une route longue de 1.220 km sous la Mer Baltique. Le premier tronçon de ce projet, qui aura une capacité de 27,5Mm3 par an, sera terminé l’année prochaine et sa capacité doublera d’ici 2012. North Stream affectera profondément la géopolitique de l’Eurasie, les équations transatlantiques et les liens de la Russie avec l’Europe.

    Si l’on en doutait, 2009 s’est avérée être une année où la « guerre pour l’énergie » a pris de la vitesse. Le pipeline chinois inauguré par le Président Hu Jintao le 14 décembre, le terminal pétrolier près de la ville portuaire de Nakhodka dans l’extrême orient russe, inauguré par le Premier ministre Vladimir Poutine le 27 décembre (qui sera desservi par le pipeline gigantesque de 22 milliards de dollars depuis les nouveaux champs pétroliers en Sibérie orientale conduisant à la Chine et aux marchés de la zone Asie-Pacifique) et le pipeline iranien inauguré par Ahmadinejad le 6 janvier démontrent que la carte énergétique de l’Eurasie et de la Caspienne a été virtuellement redessinée.

    L’année 2010 commence sur une nouvelle note fascinante: La Russie, la Chine et l’Iran coordonneront-ils leurs futurs mouvements ou harmoniseront-ils au moins leurs intérêts concurrentiels ?
    L'Ambassadeur M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Parmi ses affectations : l'Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l'Allemagne, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

    Copyright 2010 Asia Times Online Ltd / Traduction : JFG-QuestionsCritiques . All rights reserved.


    Note:
    ______________________

    [1] Dauletabad est le plus grand gisement de gaz au Turkménistan ; Sarakhs est une ville d’Iran située à la frontière orientale avec le Turkménistan ; Khangiran, est une importante raffinerie gazière d’Iran.



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